Confidences assassines

Basse-Nendaz, petit village suisse de montagne: à la veille de Noël, Juliette l’épicière est assassinée. Aline, une jeune femme trouble, est la dernière personne à l’avoir approchée ; étrangement, elle se dénonce puis se suicide par le feu.

Est-elle vraiment l’ange de la mort qu’elle prétend être ? Qui protège-t-elle ? Bouleversée, Jane, sa collègue de travail, ne peut croire à sa culpabilité et entreprend une minutieuse contre-enquête avec l’aide de son amie Charlotte et de Léon, leur ancien professeur, amateur de vin et de poésie. Leurs recherches les conduisent, dans ces lieux de montagne limpides et parfois impitoyables, de rumeurs en secrets, d’une vente de terrain houleuse à des confidences dangereuses, mais ne leur apportent pas les réponses escomptées. Celles-ci se trouvent peut-être plutôt dans le passé et la vie de la mystérieuse Adèle, dont l’existence incandescente est contée au fil du texte. Cette femme, née au début du xxe siècle, exclue d’une société qui ne pardonne pas la différence, n’aura d’autre but que de prendre une revanche sur sa destinée et ceux qui l’ont autrefois bannie.

L’enquête contemporaine alterne avec le récit de la vie d’Adèle qui se trace en filigrane jusqu’au dénouement de l’intrigue.

Extraits

''Elle était assise à l’arrière, dans une voiture de police. Trop de voix chuchotaient dans sa tête : les secrets, les rumeurs, les confidences et, surtout, les silences assassins et, déjà, le bruit de l’incendie. Les couleurs explosaient, les voix s’étiraient, vacarme lumineux. Puis on l’avait installée dans une chambre. Lui avait-on fait une injection ? Elle avait dormi, on l’avait réveillée pour qu’elle mange puis elle s’était rendormie, jusqu’au prochain repas. C’était confortable. Mais le confort ne dure jamais et les questions étaient venues. Que faisait-elle là ? Pourquoi était-elle arrivée avec la police ? Qui étaient ces gens ? Qu’est-ce qu’on lui injectait ? D’un espace enfin silencieux, une réponse lui parvint : elle avait tué Juliette.

Elle s’était souvenue de l’atroce urgence qui l’avait brusquement saisie alors : elle devait protéger quelqu’un. Il fallait mentir pour ne pas qu’ils cherchent davantage, rien d’autre n’importait. Mais, dans la petite chambre de l’hôpital psychiatrique, elle ne savait plus qui elle devait tant protéger. La pensée même de cette personne lui échappait, comme dans ses rêves les insaissisables silhouettes après lesquelles elle courait qui s’évaporaient lorsqu’elle les rattrapait enfin. Il ne restait rien. Elle était seule avec son geste. Qu’elle ne parvienne pas à se remémorer ce moment n’y changeait rien : elle avait assassiné Juliette. 

Impossible d’exister avec cette idée. Impossible de rester là, si l’idée y était aussi. Or, l’idée ne s’en allait pas. C’était la nuit, elle ne dormait pas mais elle s’éveilla pourtant en toussant. Tout brûlait autour d’elle. Ce n’était déjà plus des flammes, seulement de la fumée, de la chaleur et des lueurs. Il fallait mourir, c’était la moindre des choses.''

''Depuis le décès de Juliette le 23 décembre, six jours étaient passés sur le home des Trois Mélèzes, qui avaient vu le soleil abdiquer et la neige, immense, tomber comme si elle souhaitait offrir au monde un nouveau départ de la façon la plus pragmatique qui soit : en l’effaçant. 

Boris – qui n’était pas le filleul de Juliette et le rappelait nerveusement à quiconque lui présentait ses condoléances suite à la perte de sa marraine « c’était la femme de mon parrain ! » – avait gesticulé, crié et pesté contre les délais, le personnel, le directeur et le ciel blanc, Armand, le directeur du home, n’avait pas rempli une seule grille de mots croisés et était donc naturellement devenu chaque jour un peu plus chauve, Georges, veuf de Juliette son grand amour, que tous appelaient désormais « le pauvre Georges », avait maigri et s’était voûté dans son chagrin.

Pour les autres, Noël avait fait taire, le temps du tumulte, la rumeur et les doutes concernant le décès de l’épicière, madame Darioli. Un élan suspendu : on s’était précipités sur les mauvaises routes, on avait rempli les sacs, les mains, les coffres puis les maisons. Les lumières allumées, les tables dressées, les cheveux disciplinés, les collants troués puis changés. Tout le monde s’était déplacé chez les uns, puis chez les autres. On s’était embrassés, on avait envoyé ses vœux, mangé le plat principal et commencé le dessert. Les vieilles rancunes étaient reparues, celles qu’on croyait vraiment éteintes, on s’était fâchés, comme chaque année, puis on avait distribué les cadeaux. 

On avait souhaité retenir un peu le ciel au-dessus de ces fêtes, on aurait voulu rester, même furieux, dans ce confort que prodigue la certitude d’avoir une famille contre laquelle se presser, une lumière jaune où se réfugier. Pourtant le matin était revenu, lucide et neuf. C’était terminé. Celles et ceux qui avaient cette chance se tournaient alors vers quelqu’un qui leur souriait pour les rassurer. Après ces soirs de trêve, le tourbillon des jours avait repris, la vraie vie et avec elle, cette histoire étrange : « La mort de l’épicière ne serait pas naturelle !»''

''Sol qui palpite, où fleurissent de limpides espérances. 

 En 1900, Éloïse avait quinze ans. Elle s’enivrait de sa course jusqu’à ce que la joie monte dans son cœur et explose en elle. Alors seulement, elle cédait au vertige qui la pressait et lui faisait désirer la chute.

 Éloïse plissa les yeux, éblouie par la tendre clarté, s’amusant à laisser pénétrer un peu de soleil entre ses cils. Les taches rouges, derrière ses paupières, comme des bouquets de fleurs. Elle étendit ses bras et ses jambes le plus loin qu’elle put, jusqu’à avoir presque mal. Son vêtement remonta, elle sentit sur son ventre la caresse du soleil. Roulant pour se tourner, elle pressa son nez aussi fort que possible, contre une touffe verte. L’odeur était presque écœurante. Elle inspira, toujours plus fort, le parfum l’emplit toute entière. Au bord du vertige, elle s’allongea sur le dos à nouveau et se laissa voguer. Du plat de son pied, elle effleura les brins d’herbe, le plus légèrement possible. Elle rit de la chatouille. Doucement, cédant à la langueur, elle s’endormit.

La veille, un orage, surprenant en cette fin avril, avait enragé la région. Toute la journée Éloïse avait été nerveuse, la peau parcourue de frissons. Elle se sentait lourde, pesante. De plus en plus, jusque dans l’après-midi. Alors, la pression s’était faite insupportable, ses tempes cognaient. Fébrile, elle avait levé la tête vers les cimes, suppliant sa délivrance. Les nuages s’étaient amassés, un vent chaud et froid avait soufflé, un instant la crispation avait atteint son paroxysme, une pluie sans réalité, et puis enfin, l’orage. Le ciel s’était déchiré. Le fracas empêchait de s'entendre respirer.''